En 1978, Roland Chopard, alors professeur de Lettres dans un lycée hôtelier à Gerardmer, fonde, en lien avec Gilbert Villemin, un ancien marin devenu plasticien, une revue au nom d’Æncrages & Co, qui marque le début de la maison d’édition. Ce nom est une référence à la fois à l’ancre des marins et l’encre des typographes, métier que Roland Chopard allait apprendre en auditeur libre à l’école de l’image d’Epinal. Ce premier numéro de la revue Æncrages & Co, tiré sur papier glacé, s’ouvrait sur une citation de Kenneth White, adage de cette édition artisanale : « Dérives… une fois quittées les rives de notre culture l’existence n’a plus d’amarres. Dérives du corps-esprit, recherches peut-être, au-delà du connu, vers… quoi ? »

De gauche à droite, couvertures des n°1 et n°8 de la revue d’Æncrages & Co et extrait de La couleur des yeux de Jean-Luc Parant

Le premier livre d’Æncrages & Co est édité comme supplément au second numéro de la revue. Il s’agit de poèmes et d’images de Jean-Luc Parant, La couleur des yeux. Ce livre est l’occasion d’une expérience typographique jouant de différents corps de caractère et de couleurs. Roland Chopard compose en caractères mobiles ce livre et l’imprime à l’Ecole de l’Image.

« Les éditions Æncrages & Co sont nées du double désir de trouver une place dans l’édition poétique de l’époque, avec pour objectif de développer une revue ouverte à la poésie et à l’art contemporain. »

Roland Chopard

En 1980, le peintre Jean Degottex réalise des peintures pour le tiré à part d’un texte d’Alain Coulange : Le début de la fin édité par Æncrages & Co, première expérience de livre d’artiste pour cette jeune maison d’édition.

Les premières années à Bois de Champ

En 1981, Roland Chopard crée officiellement l’association Æncrages & Co et s’installe avec sa famille dans une ferme des Vosges à Bois de Champ, maison qu’il rénove et qui devient le premier atelier des éditions Æncrages & Co. Il possède une presse à platine et deux machines Intertype achetées au journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace qui se délestait de ces linotypes pour passer à la photocomposition.

Ferme de Roland Chopard à Bois de Champ (photo de gauche) dans laquelle il installe l’atelier typographique (photo de droite) des éditions Æncrages & Co.

La même année, Roland Chopard écrit et réalise un livre d’artiste à dix exemplaires intitulé D’Érival pour accompagner des collages de Bertrand Vivin. Joseph Guglielmi sort un premier livre chez Æncrages & Co : accompagné de gravures de Robert Groborne, ce livre s’intitule Il riait en entendant le nom barbare du nouveau musicien.

Jusqu’en 1986, des artistes et poètes sont édités par les éditions, tels Michel Butor, Jean-Marie Gleize, Thérèse Bonnelalbay, Claude Melin, Jiri Kolar, Alain Coulange, Edmond Jabès, Georges Badin

« Robert Groborne avait eu l’idée de reprendre un extrait du Livre des ressemblances de Jabès pour l’illustrer de manière originale et réaliser en offset Une lecture de Jabès en réécrivant manuellement certains mots du textes, en ajoutant des interventions graphiques sur le texte lui-même. C’était pour Æncrages & Co un petit écart par rapport à sa pratique précédente. J’ai eu l’occasion de rencontrer Edmond Jabès en 1981 à l’occasion de la sortie du livre dans une galerie parisienne. »

Roland Chopard

L’incendie

En 1986, la maison de Bois de champ brûle entièrement suite à un incendie de cheminée. Ne restent de l’atelier des éditions Æncrages & Co qu’une seule machine Intertype et des piles de papier brûlé.
Après cet incendie, Roland Chopard rachète du matériel pour recommencer à éditer des livres selon les mêmes méthodes artisanales. Toujours installé dans son lieu de résidence personnelle, il acquiert une nouvelle presse (à cylindre cette fois et non plus à platine) et des caractères mobiles.

« Il y a une artiste, Marie-Claude Vicario qui est retournée après sur place avec moi. Elle a retrouvé des morceaux de papier et elle en a fait une trentaine d’œuvres. Par exemple, elle avait trouvé par terre quelques pages de « Fenêtres sur le passage intérieur » de Michel Butor qui traînaient là. On garde comme ça des vestiges. C’était étonnant de voir la maison brûler et de retrouver des restes de piles de papier. »

Roland Chopard

Des performances, réminiscences et expériences diverses

En 1988, Colette Deblé réalise son premier livre intitulé Nancy, avec le poète Bernard Vergaftig pour les éditions et ce sera le début d’une longue collaboration avec cette artiste. En 1989, Bernard Noël entre également au catalogue des éditions (Le livre du déclin avec Olivier Apert). Suivront plusieurs livres courants et livres d’artistes avec le poète. Durant ces années 90, de nombreux artistes rejoignent l’aventure d’Æncrages & Co, tels Yves Boudier, Jean-Baptiste Para, Anne Slacik, Joël Leick, Charles Juliet, Jean-Michel Marchetti

Dès 1993, la collection « Réminiscences » est lancée : il s’agit d’une collection qui porte témoignage d’autres rapports possibles entre les arts. Une performance alliant un poète, un musicien et un plasticien est réalisée à cette occasion ainsi qu’un livre d’artiste. La première de ces performances s’est déroulée à Thionville sous l’impulsion de Joël Leick, le 25 juin 1993, avec les poètes et artistes Jean-Louis Houchard, Gilbert Vautrin et Roland Chopard.

Depuis 1993, 27 performances et livres d’artistes « Réminiscences » ont été réalisées. Les musiciens qui participaient à ces performances étaient souvent improvisateurs en musiques actuelles. Parmi eux, on compte Jean-Marc Montera, Jean-François Pauvros, Thierry Madiot, Jimmy Febvay, Yann Vanek, Pascal Comelade, Olivier Toutlemonde.

« Ce qui était réellement « dit » lors de ces performances n’a pas été gardé intégralement. Les RÉMINISCENCES sont une trace, un résumé et quelquefois de larges extraits des lectures faites à cette occasion. Le travail plastique en revanche est intégral, dans la mesure où le défi pour le peintre était de réaliser tous les exemplaires prévus (de 12 à 15 en général) afin que le livre soit terminé à la fin de la performance et qu’il ne reste que la numérotation et les signatures de l’achevé d’imprimer à faire dès la fin de la performance. Évidemment la musique qui demeure éphémère, elle, n’a jamais été conservée. »

Roland Chopard

Robert Wyatt et Jean-Michel Marchetti

En 1995, les éditions réalisent un livre d’artiste Cette flamme claire qui associe un texte de Charles Juliet à des images de Jean-Michel Marchetti, qui donnera lieu à un livre courant par la suite.

En 1997, Jean-Michel Marchetti propose à Roland Chopard d’éditer un recueil de chansons de Robert Wyatt qu’il a lui-même traduites. Roland Chopard, Jean-Michel Marchetti et Philippe Fretun se rendent alors à Cronsby pour rencontrer Robert Wyatt et sa compagne la poète Alfreda Benge qui participera également au projet. Cette rencontre donne lieu à un CD d’entretiens qui accompagne l’édition des textes de Robert Wyatt et Alfreda Benge, traduits par Jean-Michel Marchetti.

En 1998, sort L’attente, de l’écrivain et poète Jacques Rebotier avec des interventions de Joel Leick.

Lecture-performance à Beaubourg avec Olivier Apert, Claude Fein, Bernard Noël (photo de droite), Claude Jallamion et Jean-Baptiste Para (photo de gauche).

L’installation à Baume-les-Dames

L’année 2000 marque un tournant pour les éditions avec la première embauche d’une salariée en emploi jeune grâce aux soutiens publics, ce qui permet de développer l’activité éditoriale. Roland Chopard – en parallèle de son métier d’enseignant – continue de composer à la main et à la linotype les livres et d’assurer toute la fabrique artisanale des livres.

Michel Butor et Martine Jaquemet à Lucinges (photo de droite) signant la série de 7 livres d’artiste autour de 7 villes chères à Michel Butor, dont Baume-les-Dames.

En 2001 paraît La Guerre Impression, de EE Cummings, traduit et présenté par Jacques Demarcq

En 2004-2005, Æncrages & Co s’installe à Baume-les-dames, la mairie met à disposition de la maison d’édition associative un atelier et des bureaux.

En 2005, publication de Kreisen/Cercle de Rose Ausländer traduit par Dominique Venard

Le deuxième incendie

En 2007, en plein après-midi, le feu parti d’une entreprise voisine gagne l’atelier et les bureaux. L’incendie détruit toutes les machines et le stock de livres ainsi qu’une exposition de Colette Deblé.

« Tout avait brûlé, le papier, le stock, les livres, les machines… Il y avait à l’époque deux salariés, et ce sont eux qui m’ont encouragé à recommencer une fois encore. On est reparti de zéro.  Il y a eu ces deux incendies, deux événements tragiques et en même temps à chaque fois une sorte de résilience. Parce que dans les deux cas, il y a eu une renaissance d’Æncrages. »

Roland Chopard

A droite l’exposition de Colette Deblé la veille de l’incendie. A gauche, ce qu’il reste de l’atelier le lendemain.

La maison d’édition reçoit de nombreux soutiens de la part de bénévoles, d’artistes et de poètes après ce nouvel incendie. Du matériel est donné à l’association par des musées et les pouvoirs publics aide au rachat du matériel manquant.

Un nouveau livre d’artiste proposé par Colette Deblé sur un texte de Michel Butor, Don Juan en Occitanie, aide alors Æncrages & Co à se relancer. Une nouvelle collection de livres courants, Phoenix, est alors créée, dans laquelle seront publiés Armand Gatti, Luis Mizon, Philippe Claudel, Alfreda Benge.

Une décennie plus tard

Le catalogue de la maison d’édition s’enrichit d’une nouvelle collection, Territoires, dans laquelle seront publiés des auteurs comme Antoine Emaz, Pierre Bergounioux, Philippe Claudel ou encore James Sacré.

De nouveaux auteurs font leur entrée au catalogue, comme Emilien Chesnot, Armand Dupuy, Nicolas Grégoire, Déborah Heissler, François Heusbourg, Sabine Huynh, Maud Thiria, Laura Tirandaz, Rosanna Warren (traduite par Aude Pivin),…

Ainsi que de nouveaux artistes : Daphné Bitchatch, Gilles du Bouchet, Joanna Kaiser, Jérémy Liron, Caroline Sagot-Duvauroux, Jérôme Vinçon,…

En 2016, a lieu, dans l’Abbaye de Baume les Dames, une performance pour fêter (avec quelques mois d’avance) les 90 ans de Michel Butor, en compagnie du plasticien Jean-Michel Marchetti et du musicien Olivier Toutlemonde. Elle aboutit au livre d’artiste 90.

De juillet à septembre 2018, Æncrages & Co organise à nouveau à l’abbaye de Baume-les-Dames une exposition de trois artistes : Elisabeth Bard, Caroline François-Rubino et Anne Slacik. A cette occasion, deux performances sont réalisées : l’une avec Elisabeth Bard qui peint en improvisant à l’encre de chine, accompagnée par le guitariste Jérôme Lefebvre. La deuxième réunit Anne Slacik et Caroline François-Rubino autour d’un extrait du poème de Luis Mizon : Chants pour traverser la mer. Ce sera la 27ème et dernière Réminiscences en date.

En 2020, le poète et plasticien Armand Dupuy prend la direction des collections courantes. Roland Chopard se consacre désormais entièrement à la collection des livres d’artistes.

Auteurs et artistes réunis dans l’atelier de Baumes-les-Dames lors de Poés’art, petit festival organisé par la maison en 2016, au cours duquel des oeuvres de Jean-Michel Marchetti, Jean-Claude Terrier, Philippe Agostini, et Aaron Clarke étaient exposées. Les auteurs Sabine Huynh, Déborah Heissler, Philippe Claudel et Armand Dupuy avaient également lu leurs textes à l’abbaye de Baume-les-Dames. Enfin, une petite plaquette de Jacques Moulin avait été imprimée sur laquelle les quatre artistes exposés étaient intervenus le temps du festival.

Enfin, et surtout, la vie des éditions Æncrages & Co doit beaucoup à l’ensemble des auteurs et des artistes qui ont contribué à en écrire et peindre les plus belles pages. Qu’elles et ils en soient vivement remerciés. Nous vous invitons à découvrir leurs œuvres au sein de notre catalogue.

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